CORPUS(S)
ORCHESTRER LA PLUIE _09.24
BOUSCULER LES PIECES _06.24

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Licia Demuro
La pratique de Jill Guillais pourrait se percevoir comme un exercice de respiration où les variations d’inspiration et d’expiration se déclineraient à l’infini. Contraints de satisfaire notre besoin d’oxygénation, autant faire de cette obligation vitale un terrain de jeu à arpenter pour découvrir et expérimenter différentes manières de souffler et d’interagir avec l’air environnant, semble nous dire l’artiste.
De ces corps régis par d’incessantes nécessités biologiques, surgissent d’innombrables méthodes et rituels, régulant ces interactions forcées avec le réel au moyen de normes et de mesures. Paradoxalement, face aux schémas établis, la subjectivité déclenche par nature un réflexe de réinterprétation qui l’affranchit des coercitions. C’est cet espace-temps où se rencontrent contraintes et libertés que Jill Guillais entreprend d’explorer.
Au sein de cette vaste dimension aux orientations contraires, elle questionne ces règles qui nous rassemblent et en même temps nous séparent. Comment les réinventer pour renverser cette dichotomie et la transformer en rhizome ? Pour ce faire, elle sonde l’expérience à travers le prisme de la sérendipité, de l’être auteur et de la transmission. Pour les parcourir, elle s’empare de la notion de “protocole artistique”, propre à l’histoire de l’art des années 1960 et 1970, comme d’un fil rouge qui lui sert de guide conceptuel.
Les outils poétiques qu’elle emprunte sont, quant à eux, à géométrie variable, et vont du texte à l’installation, en passant par la performance et l’édition. Inspirée de l’œuvre littéraire de Georges Perec et des mouvements tels que Fluxus et l’art conceptuel, l’approche protocolaire lui permet de fixer des règles à la fois simples et précises qui sont ensuite mises à l’épreuve dans le réel, collectivement ou en solitaire. Plusieurs consignes se dessinent alors et amènent les corps à des actions successives comme ‘orchestrer’, ‘mesurer’ et 'déplacer'.
Ces actions prennent le plus souvent comme objet les éléments naturels du quotidien, tels que pelouses et feuilles mortes, du fait qu’ils sont, eux aussi, soumis aux standards fixés par l’humain et façonnés en conséquence. Parmi les protocoles qu’elle élabore, l’œuvre Métonymie, par exemple, consiste à calculer et à aménager des parcelles rectangulaires délimitées par un fil de coton dans lesquelles sont ensuite rassemblées toutes les pâquerettes présentes dans le gazon environnant ; selon cette même approche, une autre œuvre intitulée Lucky You amène l’artiste à prélever une “tranche de jardin” longue d’un mètre, où tous les trèfles naturellement présents dans l’herbe se voient dotés d’une légendaire quatrième feuille rajoutée au scotch.
L’approche géométrique et calculatoire est portée à son paroxysme dans son installation Plier le soleil en deux lunes distinctes où les angles vides qui se dessinent entre les feuilles et les tiges sont mesurées au moyen d’un fragment de rapporteur découpé sur mesure. L’anthropisation du vivant est ici poussée à l’extrême afin d’en révéler le dénouement absurde.Lors de l’exécution de ces consignes qui brident et normalisent l’organique, la subjectivité humaine - en tant que matière insaisissable - est également mise à l’épreuve. C’est ce qui se produit dans l’œuvre Can’t wait, où l’artiste tente de simuler une maturation des fruits en se donnant comme consigne de peindre en rouge “ tout ce qui est vert et qui se mange” depuis une position statique à 2 mètres de haut au cœur d’un verger. L’impatience et la déconcentration finissent par s’immiscer dans l’acte fastidieux d’un coloriage répétitif et incongru jusqu’à venir contredire et altérer la partition originale.
Au cœur de cette dimension performative où le concept se conjugue avec le corps, Jill Guillais tire le fil du protocole non seulement du côté du réel mais aussi du côté du texte et des mots.
Son œuvre Infinitifs+ propose ainsi une série potentiellement infinie d’actions, imprimées dans l’espace d’exposition en majuscule avec la police Impact. Les phrases qui en résultent, entre poésie et directives techniques, poursuivent l’exploration des postures, mensurations et mises en forme en lien avec le vivant. Un très court temps de lecture et nous voici en train de MESURER L’INCLINAISON DES TÊTES BAISSÉES, FAIRE ATTERRIR L’OMBRE D’UNE ÉTOILE ou COMBLER LA CANOPÉE. Et parfois, le texte de la consigne devient sujet de l’action lui-même en se personnifiant : COURBATURER LE MOT, FIGER DES VIRGULES SUR UNE CUILLÈRE, ÉCOUTER DES GUILLEMETS QUI S’OUVRENT...
De fil en aiguille, Jill Guillais tisse inlassablement le contour d’interactions qu’elle orchestre avec son environnement proche, son quotidien, ce et ceux qui l’habitent. L’objet tissé, et plus particulièrement le vêtement quotidien, intrinsèquement lié à la corporéité, se présente dans son travail comme support révélateur de l’ambivalence entre liberté et contrainte explorée par l’artiste.A la fois norme vestimentaire et marque identitaire, il devient une nouvelle matière façonnée par ses protocoles d’action.
Tirant toujours le singulier et l’unique vers le pluriel et le collectif, et vice-versa, l’artiste propose l’œuvre Vagabondages : un ensemble de sept chaussettes orphelines qui se retrouvent brodées au moyen de différents fils présents sur chaque chaussette de façon à ce que les couleurs de chacune unifient l’ensemble. On retrouve également cette dimension dans l’installation I could have been any of them on that day, au sein de laquelle l’artiste épuise sa garde-robe en enfilant, puis en retirant ses habits d’un seul geste, “laissant sur le sol quelques amas bien imbriqués de bribes d’identité”.
Suite à cette action, l’espace où se déploie l’installation arbore progressivement une ponctuation de plusieurs tenues toutes enchevêtrées de la même manière malgré des combinaisons à chaque fois différentes. L’empreinte du corps se dessine en creux pour révéler une démultiplication fantomatique de sa présence.
Ces tentatives d’épuisement produisent un étonnant lexique qui rend sensible cette quête existentielle de savoir ce que l’on cherche et ce que l’on trouve, ce que l’on abandonne et ce que l’on gagne au cours de l’acte créatif, de la recherche à la réalisation, de la conception à la monstration.
Jill Guillais expérimente ainsi des actes qui lui permettent de questionner l’exactitude de la traduction entre l’intention initiale, l’application et le résultat. “Je me plais à épuiser le geste et ses enjeux. C’est aussi dans sa répétition, ses nuances et son hybridation que son plein potentiel se révèle” affirme-t-elle dans son premier thésaurus intitulé En aparté (2021). Son lexique d’interaction se veut toujours ouvert et mouvant, capable de fonctionner avant tout comme un outil de perception qui permettrait non pas de dresser des imaginaires établis, prêt à être consommés, mais plutôt d’indiquer la voie pour les multiplier et en façonner toujours des nouveaux.
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texte de Licia Demuro, commissaire d’exposition et critique d’art
Texte commandé par l'Artothèque de Caen pour l’exposition-résidence-exposition
KARMA / somme de ce qu’un individu a fait, est en train de faire ou fera
Faire avec JG
Laurent Buffet
Le monde de Jill Guillais est rempli d’étoiles, de champignons, de cerises, de fleurs, beaucoup de fleurs, d’arbres, de pierres, de chaussettes et de vêtements abandonnés. Il est aussi rempli de mots, et même de phrases. Des phrases comme : « PEINDRE EN ROUGE LES CERISES ENCORE VERTES », « RENDRE AUX FLEURS LEURS ÉPINES », « OFFRIR DU SEL A LA MER ».
Avec ces choses qui remplissent son monde et ces phrases qui disent ces choses, Jill Guillais accomplit des actions. Les mots viennent-ils avant, viennent-ils après l’action? Peu importe puisque, dans tous les cas, ils disent la reproductibilité d’un geste, la répétition potentielle d’un faire.Si tout artiste fait de l’art, tout art n’est pas forcément un art de faire.
L’art de faire est un art qui réside moins dans la réalisation d’ouvrages que dans l’activité même de faire — il est energeia, diraient les grecs, plutôt que ergon. Le monde de Jill Guillais est notre propre monde, en ce sens qu’elle nous le fait partager. Car l’art de faire est aussi un art de faire faire. Il est un instigateur de jeux dont l’artiste édicte les règles.
S’il fallait situer la pratique de Jill Guillais dans l’histoire de l’art, et plus précisément dans l’histoire de l’art conceptuel dont elle emprunte les cadres protocolaires, sans doute faudrait-il la rattacher, davantage qu’à la lignée Kosuth/Art and Language, à la lignée Brecht/Filliou, autrement dit à une certaine manière de faire qui, de proche en proche, a vocation à transformer toute praxis humaine en praxis artistique. Compris ainsi, l’art conceptuel n’est pas un mouvement et encore moins un style. Il est lui-même une certaine façon de penser l’art dans un rapport poético-pratique à la vie quotidienne ; ceci, dans un monde qui n’est jamais donné mais toujours à construire et à réinventer par les actions qu’on y mène.
Jill Guillais nous invite à refaire le monde avec ce qu’elle a sous la main : un bout de ficelle pour relier entre eux les champignons, un pot de peinture pour faire rougir les cerises trop vertes, des cadres pour compter les fleurs, et beaucoup d’autres choses encore. Faire avec, c’est aussi sa manière de faire. Car le monde qu’elle nous invite à refaire n’est pas un monde lointain, un monde sophistiqué, un monde obscur. Il est notre propre monde, rendu vivable par les actes qu’on y pose. Il est un monde de champignons, de bouts de ficelles, de pots de peinture et de fleurs, beaucoup de fleurs.
Faire avec JG,
Laurent Buffet,
docteur en philosophie
(english)
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Jill Guillais’ artistic practice can be perceived as an exercise in breathing, where the infinite variations of inhalation and exhalation unfold endlessly. Bound by our need for oxygen, the artist seems to suggest that we might as well turn this vital obligation into a playground to explore and experiment with different ways of interacting with the surrounding air.From these bodies governed by incessant biological imperatives emerge countless methods and rituals that regulate our forced interactions with reality through norms and measurements. Paradoxically, faced with established patterns, subjectivity naturally triggers a reflex of reinterpretation that liberates it from coercion. It is this space-time, where constraints and freedoms intersect, that Jill Guillais seeks to explore.Within this vast dimension of opposing directions, she questions the rules that simultaneously unite and divide us. How can they be reinvented to overturn this dichotomy and transform it into a rhizome?To achieve this, she investigates experience through the lens of serendipity, authorship, and transmission. She navigates these realms by embracing the notion of the "artistic protocol," a concept rooted in the art history of the 1960s and 1970s, as a conceptual guiding thread. Her poetic tools, however, remain fluid, ranging from text to installation, performance, and publishing. Inspired by the literary work of Georges Perec and movements such as Fluxus and conceptual art, her protocol-based approach establishes rules that are both simple and precise, which are then tested in real life, collectively or individually.These protocols generate a series of instructions that prompt successive actions, such as "orchestrating," "measuring," and "shifting." These actions often center on natural elements from everyday life, such as lawns and fallen leaves, as they too are subjected to human-imposed standards and reshaped accordingly.For instance, in her work Métonymie, she defines and arranges rectangular plots outlined by cotton thread, within which all daisies from the surrounding lawn are gathered. Similarly, in Lucky You, she extracts a “slice of garden” one meter in length, where all naturally occurring clovers are manually endowed with a legendary fourth leaf added with tape.Her geometric and calculative approach reaches its apex in the installation Plier le soleil en deux lunes distinctes ("Folding the Sun into Two Distinct Moons"), where the empty angles formed between leaves and stems are measured using a custom-cut protractor fragment. Here, the anthropization of the living world is pushed to its extremes, revealing an absurd denouement.These protocols, which constrain and standardize the organic, also challenge the elusive substance of human subjectivity. This tension unfolds in Can’t wait, where the artist attempts to simulate fruit ripening by painting everything “green and edible” red, from a stationary position two meters high in an orchard. Impatience and distraction inevitably infiltrate this laborious act of repetitive, incongruous coloring, ultimately subverting and altering the original plan.In this performative dimension, where concept merges with the body, Jill Guillais extends her protocols into the realms of text and language. Her work Infinitifs+ presents an infinite series of potential actions, printed in uppercase using the font IMPACT in exhibition spaces. These resulting phrases, straddling poetry and technical directives, continue her exploration of postures, measurements, and forms related to the living. A brief moment of reading, and we find ourselves MEASURING THE INCLINATION OF BOWED HEADS, LANDING THE SHADOW OF A STAR, or FILLING THE CANOPY.Sometimes, the instruction itself becomes the subject of action, personifying the text: FATIGUE THE WORD, FREEZE COMMAS ON A SPOON, or LISTEN TO QUOTATION MARKS AS THEY OPEN...Thread by thread, Jill Guillais tirelessly weaves the contours of interactions she orchestrates with her immediate environment, her daily life, and the beings that inhabit it. The woven object, particularly everyday garments intrinsically linked to corporeality, emerges in her work as a revelatory medium of the ambivalence between freedom and constraint.Both a sartorial norm and an identity marker, clothing becomes a new material shaped by her action protocols. Always pulling the singular and the unique towards the collective and vice versa, the artist presents Vagabondages: a set of seven orphan socks embroidered with threads that harmonize their disparate colors into a unified whole. This approach also resonates in her installation I could have been any of them on that day, where the artist exhausts her wardrobe by putting on and removing garments in a single motion, “leaving behind tightly intertwined heaps of identity fragments.” Over time, the exhibition space becomes punctuated with a series of intricately entangled outfits, each combination unique yet arranged in the same manner. The body's imprint emerges in its absence, revealing a ghostly multiplication of presence.These acts of exhaustion generate a surprising lexicon, sensitively articulating the existential quest to understand what we seek and find, what we abandon and gain during the creative act—from conception to realization, from research to exhibition.Jill Guillais experiments with actions that allow her to question the fidelity of translation between initial intention, application, and outcome. “I relish exhausting the gesture and its implications. It is also through repetition, nuance, and hybridization that its full potential is revealed,” she affirms in her first thesaurus, En aparté (2021). Her lexicon of interaction remains open and fluid, functioning foremost as a perceptual tool—not to construct predefined imaginaries ready for consumption but to chart paths for multiplying and shaping new ones.
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ext by Licia Demuro, curator and art critic
Text written for the residency-exhibition at Artothèque de Caen
KARMA / sum of what an individual has done, is doing, or will do
Working/Dealing with J.G
Jill Guillais’ world is filled with stars, mushrooms, cherries, flowers—many flowers—trees, stones, socks, and abandoned clothes. It is also filled with words, even phrases. Phrases such as: “PAINT CHERRIES STILL GREEN IN RED,” “RETURN THORNS TO FLOWERS,” or “OFFER SALT TO THE SEA.” With these things that fill her world and the phrases that describe them, Jill Guillais performs actions. Do the words come before the actions or after? It hardly matters, as in either case, they signal the reproducibility of a gesture, the potential repetition of a way of doing.While all artists make art, not all art is necessarily an art of making. The art of making resides less in the production of finished works than in the activity of doing itself—energeia, as the Greeks would say, rather than ergon. Jill Guillais’ world is our world, in that she shares it with us. For the art of making is also an art of making others make. It instigates play, for which the artist sets the rules.If we were to situate Jill Guillais’ practice within art history, and more precisely within the history of conceptual art, which provides her with her protocolary framework, we would likely place her not in the lineage of Kosuth/Art & Language but rather in that of Brecht/Filliou. In other words, her work aligns with a mode of making that seeks to transform all human praxis into artistic praxis. Understood this way, conceptual art is neither a movement nor a style. It is itself a way of thinking about art in a poetic-practical relationship to everyday life—a world that is never given but always constructed and reinvented through the actions performed within it.Jill Guillais invites us to remake the world with whatever she has on hand : a piece of string to connect mushrooms, a pot of paint to redden overly green cherries, frames to count flowers, and much more. Making with is also her way of doing. For the world she invites us to remake is not distant, sophisticated, or obscure. It is our world, made livable by the acts we perform within it. It is a world of mushrooms, bits of string, pots of paint, and flowers—many flowers.
Working/Dealing with J.G
Laurent Buffet
PhD in Philosophy